LE DEVOIR 20th May 1992

Honegger Cello Concerto

Joindre l’utile a l’agre able

Concerto pour violoncelle op.66; Chostakovitch, Le ruisseau limpide:

Tchaikovski, Variations sur un theme rococo op.33 (version originale),

Nocturne en re mineur Philips

English Chamber Orchestra. Dir. Yan-Pascal Tortelier ; Saint-Saens,Concerto pour violoncelle op.33, Allegro appassionato op,43; Faure,Elegie op.24; D’Indy, Lied op.19;

Honegger, Concerto pour violoncelle. Philips 432 084-2.

Royal Philharmonic Orchestra. Dir.

Yehudi Menuhin: Elgar, Concerto pour violoncelle op.85. Variations sur un theme original Enigma op.36.

A l’ETUDIANT, je revais de pouvoir un jour faire des disques. Mais comment etre certain d’y parvenir, les interpretes etant infiniment plus nombreux que, les grands editeurs discographiques pour les enregistrer. Par ailleurs, a l’age de 15 ans, vous ne savez pas comment votre jeu va evoluer. Allez-vous resister aux pressions de toutes sortes? II y a tant de facteurs a prevoir.

A 40 ans, Julian Lloyd Webber s’est a present taille une place au soleil parmi les meilleurs violoncellistes anglais de sa generation et cela, sans lien direct avec la florissante carriere pop de son frere aine Andrew (l’auteur du Fantome de l’opera). Il affirme ne lui devoir rien, ni ses disques (il en a signes 10 chez Philips), ni son superbe Stradivarius, acquis en 1983 dans un encan et qu’Il a paye difficilement, precise-t-ii, avec un emprunt de la banque.

Est-elle bonne ou mauvaise, cette relation que certains s’empressent d’etablir entre lui et son aine? D’abord indecis, il finit par avouer qu’elle s’avere plutot negative en ce qu’elle le prive du benefice du doute aux yeux de nombreux melomanes. Different, il pretend l’etre et pouvoir le prouver.

Aujourd’hui, Julian partage ses efforts entre le concert et l’enregistrement en essayant de rendre ,l’un et l’autre complementaires. Il croit que le second devrait etre le reflet fidele du premier… une photographie, en quelque sorte. Aussi voit-il avec un vif interet la possibilite de graver un CD a partir d’un concert en public. Pour diminuer les risques, on pour- i-ait faire un montage en utilisant deux ou trois executions de la meme piece.

Pour le moment Cependant, il deplore que l’abus du montage ait eu pour effet de steriliser un trop grand nombre de disques a acquise de cette maniere la perfection engendre des lectures qui se ressemblent toutes et qui ont helas perdu l’originalite et la fraicheur des 78 tours d’autrefois, ceux de Pablo Casals ou de sa compatriote Beatrice Harrison qu’il semble admirer particulierement.

Il souhaite laisser un heritage a la posterite. Nous pouvons donner autant de concerts que possible clans une vie, au bout du compte, il n’eii restera rien. Alors que les enregistrements, comme les oeuvres du compositeur, nous survivront.

A certains egards, cette pensee lui parait troublante. Regardez le nombre incroyable de versions que l’on continue de publier des memes oeuvres. Devant ce constat, il a tente une approche, differente dans la conception d’un disque. Prenons le Concerto d’Elgar, par exemple. Je voulais le faire avec Menuhin qui a deja enregistre le concerto de violon en 1932 avec le compositeur au pupitre (edite chez EMI, CDII 7 69786- 2) — ce lien m’a semble dune importance toute particuliere.

Quant au reste du programme, j’avais pense que la Serenade pour coi-des op.20 et l’Introduction et allegro pour cordes op.47 auraient fait le complement tout d’esigne; cependant Menuhin tenait a enregistrer le Variations enigma. Son choix prevalut en depit meme de la reticence de Philips qui venait de l’inscrire a son catalogue avec Andre Previn a la tete du meme Royal Philharmonic Orchestra (Philips 416 813-2). Je me rendis a son desir car il me sembla que l’idee etait encore mei1leire puisqu’il s’agissait d’une oeuvr, importante et qu’ayant bien connu Elgar, Yehudi avait la quelque chose nous leguer. Par ailleurs, je ne, li socie pas d’etre la seule vedette d’un disque quand le but premier est de trouver la meilleure facon de servir la musique d’abord.

Le disque russe Tchaikovski/Miaskovski/Chostakovitch emprunte la meme demarche. li fut us avec Maxime Chostakovitch (el fils de Dimitri), ce qui, selon Ll’9d Webber, en garantit l’authenticite. C’est d’ailleurs la partition de Nikolai Miaskovki qui lui revela les qualites exceptionnelles d’un chef malheureusement sous-estime.

Rappelons que Miaskovski fut l’auteur de 27 Symphonies; il acheva sort unique Concerto pour violoncelle en 1944 (six ans avant sa mort) a l’intention du violoncelliste Sviatolav Knushevitski, Meme si d’aucuns taxeront cette musique d’academique, il demeure qu’elle ne merite pas in purgatoire qu’on lui a fait subir, considerant qu’elle nous entraine fort heureusement hors des lieux communs de la litterature concertante pour violoncelle ordinairement en registree.

Apres Honegger et Miaskovski, Julian Lloyd Webber se propose de. ressortir des oubliettes le Concerto pour violoncelle que Paul Hindemith, ecrivivit en 1940 a, a ne pas confondre, avec l’Opus 36/2, termine en l9.5 Etant donne qu’on ne les joue pratiquement plus en concert, il espere que s’s disques les ramenent l’attention de chefs-d’orchestre qui les ajouteront a leur repertoire.

Voila donc une facon intelligente de faire quelque chose d’utile. D’autant qu’ici, l’interprete possede une solide technique instrumentale belle comprehension des texte et une admirable sensibilite musicale.

Carol Bergeron